« Contrôler le temps d’écran, c’est se tromper de problème »

Savoir que je passe 3 heures et 12 minutes par jour sur mon téléphone a-t-il une utilité quelconque ? La question peut se poser pour des millions d’utilisateurs, invités désormais, s’il détiennent un iPhone, à contrôler leur « temps d’écran » (depuis la mi-septembre et la mise à jour iOS12, un décompte est activé à chaque déverrouillage). Mais la pertinence de tels outils divise également les designers, ceux qui conçoivent les applications, sites et réseaux sociaux sur lesquels nous passons tant de temps. Le temps passé est-il l’essentiel ? Par ailleurs, a-t-on besoin, pour empêcher la conception d’applications jugées « addictives », d’une loi européenne contraignante ? 

Le « design de l’attention », sujet popularisé ces deux-trois dernières années, se définit par la façon dont les interfaces – d’un réseau social, d’un site marchand, etc.. – sont développées pour exploiter les biais cognitifs des utilisateurs et capter au mieux leur attention. Ou la « voler », dirait Tristan Harris. L’ex-ingénieur de Google alertait sur le sujet en 2016 en parlant de « millions d’heures volées à la vie des gens ». Mais placer uniquement la question de l’attention au niveau du temps passé sur un smartphone est-il pertinent ? Et la fonction « Temps d’écran » arrivée sur les iPhones est-elle positive pour la prise en compte du design de l’attention ?

Ces deux questions, parmi d’autres, étaient posées ce 2 octobre, à la Maison des Sciences de l’Homme de Saint-Denis, lors d’un « débat mouvant » de la deuxième édition d’Ethics by Design, « première conférence dédiée à la conception numérique responsable et sociale ». Le principe du débat : le public (principalement des designers) est invité à monter sur scène. Des sujets volontairement clivants sont abordés. Le public se positionne alors d’un bout à l’autre de la salle pour exprimer son avis : d’accord avec la question posée / pas d’accord. Aux deux camps d’argumenter ensuite, et pour le soulagement des esprits les plus girouettes, les changements, voire les allers-retours, sont permis.

Débat « mouvant » 

« Temps d’écran », une fonction positive ? Une designeuse se place du côté du « non  », le but d’Apple étant à ses yeux commercial : « Ça entre dans le business model, ce n’est pas sincère, ni suffisant ». Un autre participant évoque ensuite une façon pour Apple « d’occuper la discussion sur l’éthique pour éviter, en proposant des solutions « molles », l’émergence de solution radicales » – nous en parlions en juillet dernier au sujet de la tendance soudaine, dans la Silicon Valley, à vouloir nous faire déconnecter. Pour le camp du « oui », une telle fonction est vue comme « un premier pas », permettant d’initier un changement, de provoquer des visions critiques sur le sujet. « Reste à voir si, sur le long terme, ce n’est pas de la poudre aux yeux. » Un autre participant ajoute que si des fonctions similaires étaient déjà proposées ailleurs – sur le Fairphone, par exemple – l’arrivée d’une fonctionnalité native à iOS permet de toucher un public bien plus large.

La question de la légitimité qu’il y a à placer le « temps passé » comme critère premier est également intéressante. Sous l’impulsion de Tristan Harris à l’origine de la notion de « time well spent », formule récupérée depuis par les patrons de la tech dont Mark Zuckerberg, le débat autour de l’« addiction » aux smartphones tend à se concentrer sur une perte de temps, alors que l’usage de la technologie est par nature très varié (on ne fait pas que s’y perdre dans un dédale de contenus « produits pour maximiser les likes », on communique, on s’informe, etc…). L’obsession pour le « screen time » peut donc très vite perdre de sa pertinence.

La fonction « Temps d’écran » propose à chacun de contrôler le temps d’utilisation de son smartphone et de se fixer des limites (pas plus de 2h de réseaux sociaux chaque jour, ou plus aucun après 22h, par exemple)

Pour Karl Pineau, co-fondateur de l’événement et de l’association Designers Ethiques qui en est à l’origine, le critère du temps passé, incarné par la nouvelle fonctionnalité « Temps d’écran », revêt tous les attributs de la fausse bonne idée : « C’est un premier pas, mais clairement insuffisant. Et c’est se tromper de problème : Apple va te dire le temps que tu as passé sur certaines applications, mais ne te dira pas l’argent que tu as dépensé chez Amazon et qui peut être lié à d’autres fonctionnalités de design de l’attention (poussant à l’achat, ndlr)… » Aux géants du numérique, Tristan Harris, qui évangélise la Silicon Valley avec son appel à créer une technologie « plus humaine », « sert de conscience », estime le designer. « Ce qu’il propose – réduire le temps d’utilisation – est simple à mettre en place, efficace, normé : or, ce qui est très difficile avec le design de l’attention, c’est de savoir où l’attention commence et où elle s’arrête… »

Un RGPD de l’attention ?

Autre question posée lors de ce débat mouvant, celle des règles pour encadrer le travail des designers sur cette question de l’attention, si peu palpable. « Faut-il un RGPD de l’attention ? » : à l’occasion de cette question dressant le parallèle avec le règlement européen ayant posé en mai 2018 un cadre juridique pour la protection des données personnelles, deux camps se redessinent. 

« On va créer une loi qui dit : article 1, vous n’avez pas le droit de créer des addictions ? »

Ne manque-t-on pas de données scientifiques sur les impacts neurologiques, physiologiques des technologies, avant de pouvoir écrire une telle loi ? Et qu’y trouverait-on d’ailleurs ? « On va créer une loi qui dit : article 1, vous n’avez pas le droit de créer des addictions ? », ironise une participante. Et même en cas de loi, les GAFA ne finissent-ils pas toujours pas les contourner ?

« Rien que chez Facebook, les designers sont deux à trois fois notre nombre »

Autre option : créer un serment d’Hippocrate sur les pratiques de design attentionnel. On pense au serment d’Hippocrate développé par Data For Good, à travers lequel les développeurs et data scientists s’engagent, comme les médecins, pour une utilisation des données plus éthique. Mais une telle déclaration de déontologie a-t-elle du sens si elle ne s’applique pas à tous ? « On est peu nombreux là, dans la salle, lance un designer. Rien que chez Facebook les designers sont deux à trois fois notre nombre ! »  Karl Pineau et Jérémie Poiroux croient davantage à la production d’un manifeste – « dans une profession émergente comme celle de designer, imaginer un serment et une déontologie paraît utopique » – qui puisse réunir les objectifs à atteindre, et surtout, « il faut faire ». « C’est en cela que même l’initiative d’iOS pose une première brique, que l’on peut critiquer, avant d’en mettre une autre, et de construire au fur et à mesure.»

« J’ai comme le sentiment que quelque chose est mal parti avec Internet, et qu’on a une mission collective pour rétablir ça », commentait plus tôt dans la matinée un designer, à la suite d’une conférence édifiante de Camille Alloing et Julien Pierre, auteurs du Web Affectif : une économie numérique des émotions (Ina Editions, 2017). Les deux chercheurs faisaient part de leur analyse sur la place des émotions dans le design des plateformes, notamment dans celui de Facebook, avec les Facebook Reactions, arrivées en 2016 (« grr », « waouh », etc) : si elles ne sont utilisées que par 12% des utilisateurs selon leurs recherches, celles-ci répondent au fonctionnement de l’algorithme de la plateforme et au ciblage publicitaire, et participent à la vague de l’affective computing,l’informatique affective, issue des travaux de Rosalind Picard au milieu des années 1990.

L’implication des designers dans cette tentation de capturer quantitativement le plus d’« émotions » (les plateformes parlent d’émotions mais les chercheurs d’ « affects ») possible, c’est aussi du design de l’attention.  « Chez Facebook, les diverses professions, psychologues, responsables du marketing, développeurs, designers, ont travaillé pour arriver à quelque chose qui soit universaliste et scalable pour fournir cette fonctionnalité affective à des milliards de personnes », rappelaient notamment Camille Alloing et Julien Pierre.

Camille Alloing et Julien Pierre expliquent la façon dont les Facebook reactions s’inspirent directement des travaux de Paul Ekman, psychologue pionnier dans l’étude des émotions dans leurs relations aux expressions faciales.  

« On a un petit groupe de designers sur Rennes, poursuivait le déçu d’Internet. Si quelqu’un veut réfléchir avec nous quelle serait une alternative à Facebook qui respecterait la vie privée, l’attention, et les émotions, qu’il se manifeste ». À bon entendeur…

« Le design de l’attention n’est que la partie immergée de toute une mécanique qu’il faudrait repenser, constatait enfin Mellie La Roque, designeuse à l’origine du projet « Dayli », destiné à matérialiser une façon de redonner du contrôle à l’utilisateur dans son environnement numérique. L’idée est d’aller beaucoup plus loin pour concevoir un produit de manière responsable dès la conception. En tant que designers, qui insufflons une vision à l’utilisateur et plus largement à la société, on doit s’engager pour les futurs que nous souhaitons voir advenir. A une période de grandes transformations, il faut cultiver l’utopie pour inventer de 

Source : usbeketrica.com 

 

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